Affaire DSK : la transdisciplinarité à l’épreuve

Procès judiciaire ou procès médiatique, affaire de mœurs ou scandale politique, fait divers ou fait de société ? L’affaire Strauss-Kahn est en réalité un événement doté d’une nature propre et multiple, sur laquelle se sont penchés le 18 novembre dernier au CNRS théoriciens et praticiens de tous bords. Compte rendu d’une journée riche en réflexions et perspectives nouvelles.

Peut-on encore parler de l’affaire DSK ? Peut-on encore, une fois l’emballement médiatique passé, questionner un événement dont le moins qu’on puisse dire est qu’il suscite autant d’approches intellectuelles que de réactions quasi passionnelles ?

C’était pourtant l’ambitieux objectif de la journée organisée le 18 novembre dernier par le laboratoire Communication et Politique (LCP) du CNRS et consacrée à « L’affaire DSK : enjeux médiatiques, politiques et culturels » : poser, à froid, « un regard inédit sur les splendeurs et les misères de l’ex-directeur général du FMI », pour reprendre les propos de David Abiker, journaliste et intervenant au séminaire.

De la sociologie au droit, en passant par l’histoire et la philosophie, plusieurs regards se sont ainsi croisés, à la fois sur la nature même de l’affaire et ses multiples dimensions, sur les méandres de son déroulement comme sur les questions les plus essentielles qu’elle a soulevées.

Des regards, mais aussi, comme le résume Patrick Charaudeau, chercheur au LCP, des discours, des « paroles de militants, de scientifiques, de journalistes », qui ont tour à tour appliqué leur propre grille de lecture à cet événement sans précédent sur bien des plans.

Fait divers, media event, social drama : questions sur la nature de l’affaire

Procès judiciaire ou procès médiatique, affaire de mœurs ou scandale politique, fait divers ou fait de société ? L’affaire Strauss-Kahn est en réalité un événement doté d’une nature propre et multiple, qui se rapproche, de par sa dramaturgie, du media event tel que l’a défini le sociologue Daniel Dayan (1).

Il s’apparente également, de par son mode d’écriture, sa promesse narrative, son économie médiatique et ses ressorts mythologiques, à un fait divers. De par son déroulement, à une affaire Dreyfus des temps modernes.

Exemple même du social drama, selon le concept développé par l’anthropologue Victor Turner, il est enfin révélateur des clivages majeurs qui traversent encore aujourd’hui la société américaine, un psychodrame qui rejoue les relations Nord-Sud, Noirs-Blancs, riches-pauvres etc., une grande bataille allégorique entre deux entités abstraites incarnées par l’accusé et sa victime.

A la fois miroir et symptôme des dysfonctionnements structurels de la société française, il a aussi alimenté dans l’hexagone des débats récurrents autour de sujets sensibles tels que la vie privée et la fortune des hommes politiques ou encore la situation des femmes et les questions de genre.

Une success-story médiatique

Pour Isabelle Veyrat-Masson, directrice du LCP (lire l’interview), cette dimension conflictuelle n’est d’ailleurs pas étrangère à la temporalité particulière dont a fait l’objet l’affaire DSK, emprunte à la fois d’anachronisme et de modernité.

L’ancien directeur du FMI est en effet dépeint comme un homme d’un autre temps, à mi-chemin entre le Marquis de Sade et le riche planteur sudiste du 18e siècle dont les mœurs choquent la société américaine moderne.

Cette image passéiste vient se télescoper avec le mode spécifique de production et de diffusion qui a entouré cet événement médiatique d’un nouveau genre, caractérisé par la prédominance des réseaux sociaux dans la diffusion instantanée des informations tout comme dans la propagation des rumeurs qui ont alimenté le récit.

Cette instantanéité a généré chez le spectateur/internaute de véritables comportements addictifs, ainsi que des pratiques de fast-checking (vérification en temps réel) des informations sur Internet.

Si l’effet de course à l’audience explique l’indéniable succès médiatique de l’affaire, la réception de l’événement par le public français n’a pas pour autant été exempte, au départ du moins, d’une forte incrédulité. Un scepticisme lié à la difficulté, décrite par le sociologue américain Paul Lazarsfeld, d’accepter généralement qu’un événement soit contraire à ce qu’on attend de l’individu qui l’a provoqué.

DSK ou l’Icare déchu de la presse française

La sidération : c’est en effet ce qui ressort des expériences personnelles de la plupart des participants. Comme le rappelle la chercheuse Marie Lhérault, « nous savons tous ce que nous faisions au moment où nous avons appris l’arrestation de DSK ».

« Démesure », « ascension », « chute vertigineuse », « explosion en plein vol » : pour certains, l’affaire DSK revisite la tragédie antique, celle du Roi qui, aveuglé par ses passions, détruit son royaume. Elle illustre aussi un drame personnel qui renvoie à sa propre intériorité, pose à chacun la question du choix, symbolise l’erreur fatale.

La sidération cédant le pas à une certaine forme d’empathie pour cet Icare aux ailes brûlées, a-t-elle conduit à l’extrême prudence affichée par la presse française dans son traitement de l’affaire DSK ? Peut-être, mais pas seulement. Outre le cadre réglementaire très strict régissant la protection de la vie privée en France, l’impossibilité de savoir, encore aujourd’hui, ce qui s’est réellement passé dans la suite 2806 du Sofitel le 14 mai 2011 – la « boîte noire » de l’affaire, ainsi nommée par Claude Weil, directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur –, a érigé le conditionnel et l’hypothétique comme mode narratif général choisi par les journalistes.

Nonobstant, la brutale irruption de la vie privée d’un homme politique sur la scène de sa vie publique, le caractère soudainement insécable de ces deux versants jusqu’ici séparés, n’a fait qu’ajouter à l’embarras, au malaise perceptible dans le traitement médiatique de l’affaire en France, attisé par une presse américaine déchaînée qui vilipende les atermoiements de la presse française :

« Pour les journalistes américains, explique Claude Weil, l’affaire DSK est symptomatique du laxisme français, d’une connivence générale entre la presse et les hommes politiques, d’une tolérance inacceptable vis-à-vis de la vie privée des élites dirigeantes du pays. Pour eux, il ne peut y avoir de démocratie si l’homme politique dissimule sa vie privée, s’il ment au peuple. Cette critique a conduit, de fait, à une ‘peopolisation’, voire à une ‘anglo-saxonnisation’ de la presse généraliste française ».

Innocence, culpabilité, vérité

Au-delà des considérations éthiques, médiatiques et politiques, reste à rappeler que l’affaire DSK a d’abord été une affaire de droit, une âpre bataille judiciaire dont l’épilogue, amer pour certains, n’a pas été sans incidence sur la polémique qui l’a entourée. C’était l’objet de la dernière table ronde du séminaire, présidée par Barbara Villez, responsable du programme Images et représentations de la justice à l’IHEJ.

Au cœur du débat : l’abandon des charges, requis par le Procureur Cyrus Vance et qui a officiellement mis fin à l’affaire, judiciairement du moins, le 23 août dernier. Ce non-lieu fait-il de DSK un innocent injustement accusé ou un homme puissant et suffisamment fortuné pour échapper à la justice grâce à un avocat grassement payé ? Peut-on être à la fois juridiquement innocent et médiatiquement coupable ?

« Attention à ne pas confondre la défense d’une cause et la défense d’un individu, rappelle Jean-Marc Delas, avocat pénaliste. Il faut faire une différenciation entre le procès judiciaire et le procès médiatique. Au regard de la loi pénale en France, Strauss-Kahn est innocent, et la justice vaut toujours mieux qu’un traitement médiatique superficiel animé par d’autres intérêts ».

Innocence rime-t-elle avec vérité ? C’est sans doute là que le bât blesse. La relaxe de l’accusé s’apparente en réalité à une « vérité judiciaire du moment », tenant au seuil d’exigence de preuve dans la procédure pénale américaine. L’abandon des charges, accordé par le juge sur la base d’insuffisance de preuves, n’a d’une certaine manière pas mis fin à la question, toujours pendante, de la culpabilité de l’ancien directeur du FMI.

Le procès DSK, un malentendu culturel et juridique

Plus généralement, le volet judiciaire de l’affaire DSK a surtout servi de réceptacle aux divergences culturelles et juridiques franco-américaines, révélant une incompréhension mutuelle qui n’a fait que brouiller davantage la nature et la perception de l’événement.

Au-delà du procès à proprement parler, ce sont deux conceptions des droits de l’homme et de la justice, deux systèmes juridiques fondamentalement différents qui se sont affrontés : entre quête de la vérité et jeu judiciaire, entre prérogatives du juge français et celles du juge américain, entre perceptions opposées, par les citoyens des deux pays, du fossé culturel et juridique qui les sépare.

Tout au long de ses rebondissements successifs, l’affaire DSK aura ainsi été marquée par le caractère mouvant de sa nature comme de sa perception. Un véritable défi pour l’analyse, conclue Patrick Charaudeau, partagée entre le traitement d’un « cas » et celui d’une « affaire ».

D’un côté, un événement exceptionnel à la dimension pathologique, relevant de la sphère privée et intime et derrière lequel se cache une énigme à la réponse impossible. De l’autre, un événement « revêtu d’une incidence sociale, doté d’une rationalité possible et d’une causalité plausible ». Quelque part entre les deux, l’affaire DSK « touche, mobilise, construit des imaginaires collectifs », disparaissant sous une dimension emblématique que le temps a indéniablement fini par lui donner.

Isabelle Tallec

Rédactrice en chef

(1) Un grand événement médiatique partagé « en direct » par des centaines de millions de téléspectateurs ayant l’impression de vivre « quelque chose d’historique », qui suscite des rituels d’écoute particuliers et constitue l’occasion d’un surgissement particulier d’émotions, d’échanges et de discussions.