« Damages » : l’ethos et le pathos dans une série télévisée

Le 7 février dernier, le séminaire JILC a reçu Carolina Assunçao e Alves, docteur en linguistique à l’université fédérale du Minas Gerais (Brésil), venue présenter ses recherches postdoctorales et dont l’intervention a porté sur la construction du personnage de l’avocate Patty Hewes, héroïne de la série télévisée Damages.

L’intervention de Carolina Assunçao e Alves se proposait de répondre à la question suivante : comment construire un personnage de « méchant » dans une série télévisée ? Se basant sur les théories et méthodes rhétoriques employées dans le cadre de sa thèse, la chercheuse s’est plus particulièrement concentré sur le personnage de l’avocate Patty Hewes, héroïne de la série télévisée Damages, et au-delà sur l’image de l’avocat construite à partir de ces éléments.

Preuves rhétoriques dans un personnage de fiction audiovisuelle : ethos, pathos, logos

Pour définir et comprendre les personnages de méchants, Carolina Assunçao e Alves s’appuie sur trois formes de preuves rhétoriques : l’ethos (la présentation de soi), le pathos (les émotions mobilisées par le personnage chez le spectateur), et le logos (l’argumentation élaborée via le discours en soi). Les deux premières, qui se rapportent directement au personnage, ont été plus amplement discutées lors de sa présentation.

La chercheuse se base sur les travaux de R. Amossy [1] et distingue l’ethos préalable de l’ethos discursif. Par ethos préalable, on entend les impressions du spectateur sur le personnage a priori, avant tout contact. Dans le milieu audiovisuel, cet ethos préalable est porté par tout ce qui entoure et annonce la venue du personnage : bandes annonces, instance de production, (réalisateurs, acteurs, etc.), générique, etc. L’ethos discursif est la production d’identité qui a lieu au moment de l’échange même.

Le pathos, quant à lui, recouvre la question des émotions suscitées par le personnage chez le spectateur, mais également celles ressenties et exprimées par le personnage, qu’elles viennent toucher le public ou non.

Le personnage du méchant : écriture, éléments et fonctions

S’appuyant sur le travail de Gutleben et Hildebrand [2], Carolina Assunçao e Alves explique que l’écriture du personnage de méchant est directement liée à l’évolution du medium. Si, aux débuts du cinéma, le méchant devait être explicité très clairement par l’image, les avancées technologiques (le cinéma parlant, entre autres) permettent une complexification du personnage, qui devient de plus en plus déguisé, ambigu, trompeur. La chercheuse explique que la composition du personnage présente désormais généralement deux aspects. La première, la caractérisation, se rapporte aux aspects directement remarquables du personnage : son âge, son physique, la manière dont il parle, marche etc. La seconde arrive dans un deuxième temps et consiste en la révélation réelle du personnage, ses qualités et caractéristiques dévoilées lorsque celui-ci agit sous pression [3].

A quoi sert le méchant dans le récit ? Il peut remplir plusieurs fonctions : une fonction narrative, d’abord, puisque, en tant que force antagoniste, il va à l’encontre du bon déroulement de l’action. Une fonction morale, ensuite, puisqu’il permet parfois, par un effet de miroir réfléchissant, d’identifier le bien par rapport au mal. On peut également évoquer une fonction cathartique du personnage, qui représente ce que la société ne veut pas voir mais qu’elle a malgré tout généré. Par extension, Patty Hewes incarne le bien en tant qu’avocate totalement dévouée à la cause de ces clients mais qui ne refuse aucun moyen pour arriver à la victoire.

Analyse du personnage de Patty Hewes, ethos et pathos

La série Damages, créée en 2007 par le trio KZK, est régie par le thème central du prix de la réussite : jusqu’où est-on prêt à aller pour, ici, l’emporter contre son adversaire au tribunal ? Les créateurs justifient le choix de l’univers judiciaire parce qu’il permet d’aborder tous les secteurs de la société, d’une part, et d’autre part de mettre deux femmes en scène dans un univers masculin. Le programme, diffusé sur la chaîne câblée Fox Extended, remplit tous les critères de la quality TV : complex storytelling (flashbacks, prolepse, analepse), esthétique et écriture sophistiquée, intertextualité, hybridité (éléments du thriller, de la fiction juridique, du drama), approbation critique, casting de vedettes (Glenn Close, Ted Dawson, William Hurt…)

Pour le personnage de Patty Hewes, l’ethos préalable repose en grande partie sur l’actrice Glenn Close et sa filmographie : que ce soit dans Fatal Attraction, Les Liaisons Dangereuses ou Les 101 Dalmatiens, on la connait pour ses rôles de femme fatale, de méchante démoniaque, de méduse, autant de qualificatifs qu’on retrouve dans la presse au sujet de ses personnages. Tous ces qualificatifs sont applicables au personnage de Patty Hewes.

L’ethos discursif repose dans un premier temps sur les caractéristiques visibles du personnage : on sait de sa vie qu’elle est avocate, mariée, et qu’elle a un fils. Son style vestimentaire suggère une élégance quasi-masculine, et véhicule une certaine supériorité (cols hauts, chaussures à talons). Des indices sont également disséminés dans le décor : on remarque à plusieurs occasions dans les bureaux de l’avocate des cactus, qui suggèrent une personnalité et un territoire épineux. Dans un second temps, sous la pression, le personnage se dévoile et se révèle : elle incarne alors successivement et tout à la fois les archétypes du Gardien du Seuil, qui fait obstacle au héros, de l’Ombre, côté obscur de la nature humaine, du Trickster, génie ingénieux et outsider qui alerte le héros, du Personnage protéiforme [4], qui possède plusieurs visages…

Le pathos repose en grande partie sur les émotions mobilisées à travers la biographie du personnage : abandonnée par un père tyrannique et agressif, elle vivra une maternité difficile, et une relation difficile avec son fils Michael. C’est un personnage en colère, traumatisé, obsédé, brisé, dont le masque tombe progressivement pour révéler une le chagrin, la peur et la tristesse générée par la culpabilité. Le prix de la réussite se manifeste, entre autres, par la tentative d’assassinat de sa nouvelle assistante Ellen, le suicide de son rival, le décès de son oncle, ou encore l’assassinat de son assistant Tom. De plus en plus dominée par la paranoïa, le personnage perd de sa force et, de fait, de son charisme à partir de la seconde moitié de la deuxième saison, un facteur qui explique peut-être les chutes d’audience. Patty Hewes est le portrait type, voire télévisuel et dans toute sa complexité, de l’avocate dans une Amérique post 9 septembre 2011.

Audrey Haensler
Étudiante en Master 2 à l’université Paris 8


[1] AMOSSY, R. (dir.) Images de soi dans le discours : la construction de l’ethos. Lausanne : Delachaux et Niestlé, 1999

[2] GUTLEBEN, C. ; HILDEBRAND, K. Le méchant à l’écran – les paradoxes de l’indispensable figure du mal. Nice, L’Harmattan, 2013
[3] MCKEE, R. Story : substance, structure, style and the principles of screenwriting. York, Methuen, 1997

[4] Tous ces archétypes proviennent de l’ouvrage de CAMPBELL, J. Le Héros aux mille et un visages. Trad. Henri Crès. Paris, Robert Laffont, 1977